Semences traditionnelles et autonomie alimentaire

© Bettina Borgfeld

Depuis la nuit des temps la semence occupe une place prépondérante dans le maintien et le développement des espèces, de la biodiversité.
Depuis l'apparition des spermaphytes sur Terre, se reproduisant par les spores, la grande majorité des plantes alimentaires se reproduisent par leurs graines et ce, avant même que l'homme soit sur terre. La nature existait avant nous et elle pourrait exister bien après nous si nous ne changeons rien à nos comportements. Elle n'a pas besoin de nous pour vivre alors qu'à l'inverse, il nous serait impossible de vivre sans la Nature.
Lorsque je parle de plante alimentaire cela signifie qu'il y a relation étroite entre la reproduction des plantes et l'alimentation.
Le problème actuel concernant l'alimentation vient en partie du fait que l'homme veut s'accaparer la reproduction des plantes. N'est-ce pas ce que l'on est entrain d'essayer de faire avec la transgenèse? Il y a de tels enjeux financiers à détenir le marché mondial de la semence, celui qui détient la semence, détient de fait, l'alimentation et peut s'il le veut, mettre en oeuvre des stratégies pour que les femmes et les hommes de cette Terre aient faim.

Celui qui détient la semence, détient l'alimentation.

Au commencement de ce processus, il y a les semences hybrides. Elles permettent soit disant d'obtenir de meilleurs résultats, de meilleurs rendements, il n'est jamais question de leur valeur nutritive ni de la prise en compte des conditions de cultures pour les obtenir. Ces semences sont élaborées en milieu clos dans un premier temps puis reproduites en champ pour obtenir la première génération ou F1.
De là, elles sont mises sur le marché pour être achetées par les agriculteurs qui deviennent les utilisateurs. Il faut dire qu'on ne leur laisse pas souvent le choix puisque les semences reproductibles sont de plus en plus rare sur le marché. Ces semences dites hybrides sont par nature stériles ou dégénérescentes ce qui implique la nécessité de racheter ces semences chaque année.
On retrouve les même semences presque partout sur la planète comme si les conditions de culture étaient identiques aux Philippines, en Guinée et au Québec ou au Pérou. Faisant fi de cette spécificité agronomique, les semenciers pensent que, si on utilise l'arsenal chimique avec lequel les plantes portes-graines ont été conduites, les résultats seront ceux attendus par les utilisateurs.
Ces semences n'atteindront les résultats attendus qu'en leur faisant suivre un itinéraire technique précis et particulier que la plupart des utilisateurs ne leur feront pas suivre faute de moyens et d'informations suffisantes. Avec les semences traditionnelles, certes les rendements ne sont pas toujours très important mais elles permettent d'assurer un résultat sans l'apport couteux d'intrants chimiques et ce quelque soit les problèmes climatiques puisqu'elles sont par définition adaptées aux conditions locales de culture.
Pour garantir un minimum de rendements avec les hybrides, il faut acheter les pesticides qui sont élaborés pour les accompagner. La plupart de ces semences hybrides, sont créés par ceux qui produisent aussi les herbicides, les insecticides et les fongicides préconisés pour affirmer leur potentiel.

© Marcus Winterbauer

Les fabricants de ces semences oublient un détail très important, c'est que la grande majorité des « paysans » sur cette terre, n'arrive pas à subvenir à ses propres besoins alimentaires alors, comment pourraient-ils dépenser l'argent qu'ils ne possèdent pas pour investir dans des semences et des intrants couteux.

Le volet réglementation

La législation en place nous dit que les plantes doivent être homogènes, c'est à dire identiques (tant dans leurs qualités que dans leurs défauts). Elles doivent être aussi stables ce qui signifie que chaque plante peut-être reproduite à l'identique année après année par le sélectionneur. Après l'homogénéité et la stabilité, on ne pouvait pas mettre en place le processus sans la distinction des variétés entre-elles. Elles doivent être identifiables les unes des autres par les « spécialistes ».
Nous voyons qu'il y a antinomie entre la DHS (Distinction, Homogénéité, Stabilité) et la variété. La variété, comme son nom l'indique, varie d'une plante à une autre, d'une année à une autre, d'une condition de culture à une autre, d'un terroir à un autre... avec la DHS, cette variabilité ne doit pas exister.
La non variabilité des plantes en France, à commencé à se mettre en place dans les années 1920 avec l'apparition de la première version du catalogue des plantes cultivées par le décret du 05 décembre 1922. Vient ensuite par le décret du 16 novembre 1932, l'institution d'un catalogue des espèces et variétés de plantes cultivées et d'un registre des plantes sélectionnées de grandes cultures.
Il fallait un organisme de contrôle pour vérifier le bon déroulement de ces décrets, ce fût fait en octobre 1941 par la création du Groupement National Interprofessionnel des Semences, le GNIS. Puis en février 1942, c'est le Comité Technique Permanent de la Sélection, le CTPS qui fût mis en place.
En 1961, les professionnels (industriels) créent l'Union pour la Protection des Obtentions Végétales. En mai 1981, paraît le décret pris pour application de la loi du 01er août 1905 sur les fraudes et falsifications en matière de produits et services en ce qui concerne le commerce des semences et des plants. Son article 5 stipule que: le ministre de l'agriculture tient un catalogue comportant la liste limitative des variétés ou types variétaux dont les semences et les plants peuvent-être mis sur le marché sur le territoire national. L'inscription sur le catalogue est subordonnée à la triple condition que la variété soit distincte, stable et suffisamment homogène.
Depuis la mise en place de cette loi, le modèle français fait des émules tant au niveau de l'union européenne que dans certains pays étrangers principalement ceux où la France à un passé historique important (Maghreb et Afrique de l'ouest). Nous voyons avec ces méthodes là, les trois volets qui ont permis aux multinationales de monopoliser les semences et le vivant à l'échelle planétaire.

  1. La voie technologique, elle stérilise le vivant pour l'empêcher de se reproduire dans le champ du paysan avec les clones hétérozygotes et les chimères génétiques de type Terminator).
  2. La voie juridique, elle instaure un système de confiscation du vivant par le biais de brevets et autres certificats d'obtention végétale.
  3. La voie réglementaire, la France est certainement le pays au monde le plus verrouillé au niveau de la semence. Depuis 2008, il existe un catalogue Ouest Africain des espèces et variétés végétales avec pour objectif, celui d'empêcher les paysans de reproduire, d'échanger ou de vendre leurs semences. S'ajoute à cette liste, le droit à la propriété intellectuelle avec l'institution des certificats d'obtention végétale.

Pourtant, la FAO estime que les trois quarts environ de la diversité génétique à disparu au cours du siècle dernier alors que les discours officiels prônent le maintien de cette biodiversité pour nourrir les humains et les animaux de la planète. Toujours selon la FAO, les paysans sont les garants de la conservation des ressources génétiques leur permettant d'oeuvrer à l'adaptation des espèces.
Tout ça est tellement vrai mais les faits sont là, les législations misent en place vont à l'encontre de cette vérité.

Quelles semences pour produire son alimentation?

Certains mettent en avant les variétés dites améliorées pour arriver à l' autonomie alimentaire des populations. Cependant, elles ne sont pas réellement améliorées puisqu'elles doivent bénéficier de l'intervention de produits chimiques couteux et dangereux pour atteindre un rendement correct. De plus, leur sélection se fait toujours sans la participation du paysan et souvent en dehors des conditions de culture locales. Économiquement et écologiquement le paysan ne s'y retrouve pas. On se retrouve alors face au même paradoxe qu'avec les semences hybrides qui sont développées par des obtenteurs et des cultivateurs sous contrat.

http://www.slate.fr/story/51163/ogm-debat-presidentielle

Les OGM (Organismes Génétiquement Modifiés) ne s'en sortent pas mieux. Il en existe deux types. Celles qui sont résistantes à un herbicide. Cette résistance permet d'en épandre de fortes doses qui vont polluer le sol, l'air et l'eau et rendent malade les animaux et les humains. Celles qui produisent elles-mêmes leur insecticide. Ce procédé multiplie énormément les doses par hectare puisque chaque plante produit elle-même son propre insecticide tout au long de son cycle végétatif même s'il n'y aucun risque d'attaque parasitaire. L'un et l'autre des phénomènes, fait apparaître ici où là des souches résistantes très problématiques pour l'avenir des cultures. On ne peut pas ignorer non plus que les OGM comme les PGM (Plantes Génétiquement Modifiées) font appel au brevetage du vivant c'est à dire à la spoliation de l'héritage direct des paysans depuis les quelques 12000 années d'agriculture et de sélection qu'ils ont accompli. Toutes ces années de travail et de sélection récupérées par quelques multinationales sous couvert des législations misent en place par les gouvernements.

Difficile de ne pas évoquer le volet toxicologique pour l'organisme humain qui consomme ces produits ou leurs dérivés. Les études conduites par des laboratoires indépendants, nous montrent qu'il peut y avoir des effets lourds de conséquences sur la santé humaine et animale.

Face à ces faits, comment produire sans détruire pour bien se nourrir au nord comme au sud.

Une des alternatives crédibles puisqu'elle a fait ses preuves, c'est l'agroécologie. Un des fondements de l'agroécologie repose sur le fait de nourrir les populations en quantité et en qualité suffisante par leur propre moyen. La base de la nourriture , son origine, c'est la « semence ». La semence reproductible par toutes et tous avec le plus grand respect des plantes et en harmonie avec la Vie. L'agroécologie prend en compte de nombreux autres paramètres. Elle est basée sur le mode de l'agriculture biologique, une agriculture qui maintient et entretient la Vie du sol et de ce qui s'y développe. Elle forme une unité, un tout indissociable où les interactions obligent à se poser la question de ces actes. On peut représenter l'agroécologie comme une sphère au sein de laquelle on peut entrer ou agir par un point ou par un autre que ce soit par le volet social, économique, agricole, environnemental, humain..., sachant que ces différents axes ont des points communs entre-eux et que l'on ne peut pas intervenir sur un point sans penser et prendre en considération un autre. Tout est lié et relié dans l'agroécologie ce qui la rend pertinente par rapport à d'autres approches qui isolent les uns des autres les différents axes de travail.

Les semences sont essentielles en agriculture, elles sont le premier maillon pour produire et obtenir les aliments. Elles sont par voie de conséquence, primordiales et indispensables pour assurer la sécurité et la souveraineté alimentaire des populations dans les pays en développement comme dans les autres.

Ces semences existent, il faut les protéger, les multiplier et les utiliser pour s'alimenter. Elles ont l'immense avantage de pouvoir, pour la plupart d'entre-elles, s'adapter aux conditions pédoclimatiques locales et ce quelque soit les régions ou les zones où elles sont utilisées. Localement, chaque peuple avait domestiqué un certain nombre d'espèce de plantes alimentaires. La plupart des cueilleurs-pêcheurs se sont transformés avec le temps en cultivateurs et ont, pendant ce temps (environ 12000 ans), sélectionné ce qui leur paraissait le meilleur, le plus résistant, le plus intéressant pour leur besoin quotidien. L'arrivée des semences hybrides a fait disparaître bon nombre de ces semences. Celles qui subsistent, elles sont nombreuses dans les frigos des multinationales comme banque de gènes mais en les cultivant, la plupart d'entre-elles peuvent fournir de beaux et bons légumes. Il en va de même pour les céréales. Il faut pour cela:

  • Faire l'inventaire de ce qui peut être sauvegardé, les collecter, un certain nombre de ces semences ont été conservées, utilisées, reproduites par les jardinières et les jardiniers un peu partout sur la planète. Il est encore temps d'agir avant qu'elles disparaissent complètement.
  • Lorsque l'on a récupéré une partie de ces semences, il faut mettre en place des protocoles de culture d'essais, d'expérimentation afin de connaître leur potentiel et si besoin, d'en améliorer la qualité, la résistance, le rendement...
  • Après le stade expérimental, on peut passer à la production.
    • Dans le cas où l'on n'a pas de variété locale, les variétés issues d'autres régions du globe, mais avec des conditions similaires sur le plan climatique et pédologique, sont utilisées pour être cultivées.
    • Dans le cas où l'on n'a pas de variétés développées dans des conditions semblables, nous utilisons des semences déjà testées par d'autres et qui ont des capacités d'adaptation suffisante pour donner de bons résultats.
    • Dans le cas extrême mais trop fréquent où, aucune semence n'aurait été testée ni essayée dans des conditions semblables, il faut prendre dans les semences disponibles des espèces et des variétés ayant les caractéristiques les plus proches des habitudes de consommation de la population de la zone en question.

Pour ce dernier point mais également pour les autres, nous savons que les variétés paysannes ou fermières ont de grandes capacités d'adaptation, il suffit pour qu'elles les mettent en valeur, de les cultiver quelques années en sélectionnant les meilleurs portes-graines, à savoir, ceux dont les plantes se sont les mieux comportées face aux conditions climatiques, aux attaques de parasites, aux maladies, etc, et, in fine, celles qui seront adoptées par la population.

Cette phase d'adaptation, si elle est nécessaire, ne peut se faire qu'avec un protocole de culture précis et par des personnes qui connaissent bien le fonctionnement et la reproduction des plantes. On ne peut pas laisser la place à l'empirisme même s'il a fait ses preuves par le passé. Il faut aujourd'hui, aller au plus vite dans la sélection des plantes et de leur adaptation puisque nous sommes souvent en phase d'urgence par rapport à l'alimentation des populations tant en quantité qu'en qualité mais aussi face à la disparition rapide des espèces et des variétés reproductibles.

Ces phases d'adaptation ou d'amélioration des variétés doivent se faire sur le terrain avec les jardiniers et les cultivateurs. Pour les semences non originaire du pays, il convient de savoir à partir de quand celles-ci peuvent être considérées comme semence locale.
Faut-il 3, 4, 5 années de culture ou plus. Ou peut-on considérer que ce temps est suffisant pour que la plante, même si, extérieurement elle ressemble toujours à la plante de base, ses critères d'adaptation ont évolués et lui ont permis de devenir une variété locale. Une fois toutes ces étapes franchies, il faudra créer des lieux où les personnes intéressées pourront acheter, vendre ou échanger les semences. Ces lieux devront être à proximité des zones de culture plutôt qu'en centre ville où il n'est pas toujours aisé pour le jardinier de brousse de se rendre sur les lieux de vente surtout si son seul moyen de locomotion est la marche à pied ou le taxi-brousse.

Autonomie alimentaire et autonomie semencière.

Comment parler d'autonomie alimentaire si on n'a pas son autonomie semencière. Les deux sont intimement liés, c'est bien pour cela que chaque jardinière et chaque jardinier et au delà, chaque cultivateur, doit conserver, transmettre, apprendre ou réapprendre les bases de la production des semences reproductibles.
Ces savoirs se transmettaient naturellement de père en fils avant l'arrivée des semences hybrides. En un demi-siècle, tous ces savoirs et savoir-faire de subsistance ont pratiquement disparu et ils doivent devenir aujourd'hui des notions de résistance pour faire face à la main-mise des semenciers industriels qui spolient les droits inaliénables des agriculteurs.
Autrefois, dans certaines communautés humaines, le jour du mariage, on donnait en cadeau aux jeunes mariés des graines pour qu'ils puissent à leur tour les reproduire et pouvoir nourrir leur propre famille. Ces semences étaient des semences de Vie. Alors, ne serait-il pas judicieux de revenir sur quelques notions que nos aïeux utilisaient? Ils avaient compris l'importance primordiale des semences dans la Vie et pour la Vie.

La semence, sur le plan symbolique, nous fait penser au « féminin ». ce sont souvent les femmes qui, dans leur conscient ou leur inconscient, mettent en place des moyens de subsistance pour leur progéniture. Ce sont elles qui, dans de nombreuses communautés, ont la charge de l'alimentation familiale.
Elles ont un rôle important voire primordial dans la production et la reproduction des semences. Le travail réalisé par les femmes est souvent plus minutieux que celui fait par les hommes et la production de semences demande rigueur et minutie, deux qualités plus fréquentes chez les femmes que chez les hommes.

Dans un projet d'autonomie alimentaire, cette activité donnerait à la « Femme » une place reconnue aux yeux de tous puisqu'elle serait actrice d'une activité indispensable pour l'approvisionnement des semences de base et donc indirectement de la plus grande partie de l'alimentation. Les espaces nécessaires à la production de semence locale n'ont pas besoin d'être très grand, les femmes pourraient gérer ces espaces ce qui n'empêcherait pas les hommes de travailler leur champ. Cette activité, en plus d'être indispensable, générerait un revenu supplémentaire pour les femmes qui en ont besoin. Tout ce travail autour de la semence permettrait en maintenant une biodiversité importante de contribuer très largement à l'apport quotidien des éléments nutritifs indispensables à la santé de tous et de chacun.
Parallèlement à ce système localisé, il faudrait des lieux de production spécialisés pour les semences. Ces lieux servirait d'abord de lieux de ressources pour maintenir et obtenir les variétés de base, celles correspondant aux conditions de culture locale comme aux habitudes alimentaires. Ces lieux de production pourraient être des lieux d'expérimentation pour sélectionner des espèces et des variétés adaptées mais encore inconnues dans ces zones. En troisième point, ces lieux serviraient d'espace de sélection pour travailler sur des points précis d'amélioration des variétés qui demandent beaucoup de savoir, de technique, d'équipement que les jardiniers happés par leur travail n'auraient pas le temps de développer ou n'auraient pas les moyens de se les procurer.

À nous de continuer le travail entamé par les générations antérieures...

Didier Meunier, juin 2011